Rencontre avec moi-même

Publié le par DU sur la Relation d'Aide par la Médiation Animal

Lucie était une jeune fille de 8 ans s'exprimant peu oralement, avec une parole peu compréhensible car pas très articulée. Elle semblait être beaucoup dans son monde, réservée, inhibée, manquant de confiance en elle. Scolarisée en IME, elle avait du mal à trouver sa place tant en classe que dans le groupe éducatif. Elle était décrite comme étant toujours « à côté » de ce qui lui était demandé, « absente, ailleurs» tels étaient les qualificatifs qui la qualifiaient. Lors des séances d'observations orthophoniques que nous faisions toujours ma collègue et moi avant toute prise en charge, nous notions qu'elle était assez passive, observant les autres jeunes et essayant de faire comme eux, que sa parole, peu compréhensible, ne correspondait pas souvent à la situation qu'elle était en train d'expérimenter.

 

Nous avons donc décidé de lui proposer d'intégrer le groupe orthophonie et médiation animale. Le projet de ce groupe où intervenait une collègue orthophoniste, Sylvie McKandie, formée en médiation animale et accompagnée de ses chiens, était d'amener le jeune à avoir envie de communiquer. D'abord, en donnant toute sa place à la communication non verbale, ce que permet la relation au chien. En effet, il nous paraissait important, en premier, de confirmer le jeune dans la validité de sa communication à lui, tout ce non verbal qui bien souvent nous échappe, nous qui possédons le langage. Pour ensuite, lui proposer d'entrer dans ce code commun qu'est la parole au travers des activités du groupe et des échanges avec les autres.

Ce groupe était mené sur deux années, avec 15 séances par année.

C'est Eskimo, chien samoyède, qui a d'abord travaillé avec nous. Puis c'est Maline, chienne sans race déterminée, qui est intervenue car Eskimo prenait progressivement sa retraite. Pour faire le relais, certaines séances ont été faites avec les 2 chiens.

La séance était structurée ainsi :

- temps d'accueil, de « bonjour » aux uns et aux autres mais surtout à Eskimo et/ou Maline.

- retour sur la séance précédente avec un cahier de photos.

- temps de travail orthophonique ( par ex : alphabet chanté avec des paroles parlant d'Eskimo ou de Maline).

- activités avec Eskimo et/ou Maline.

- temps de jeu avec une figurine chien que chacun avait choisie et nommée comme étant « son chien ».

- temps où chacun racontait son jeu avec sa figurine à Eskimo et /ou Maline.

- temps « d 'au revoir » avec chanson pour Eskimo et/ou Maline.

 

 La première année : d'octobre à mai :

Dès le départ, Lucie a montré de l'intérêt pour Eskimo tout en ayant un peu peur de lui. Elle virevoltait autour, avait envie de le toucher. Quand elle réussissait à le faire, c'était très envahissant, elle paraissait aimantée par lui.

Elle ne savait pas trop quoi faire, comment s'y prendre, imitait les autres tant au niveau des gestes que des paroles. Elle ne réussissait pas à se faire obéir.

Lucie prenait confiance en elle au sein du groupe et commençait à se chercher sur le cahier photos du début de séance ( temps rappel de la séance précédente)

« on dirait moi ! »

A partir de janvier, nous remarquions qu'elle attendait qu'Eskimo la regarde pour parler.

Petit à petit, ce « on dirait moi ! » se transformait et devenait « c'est elle ».

 Puis un jour émergeait le « c'est moi ! »

Dans le même temps Lucie commençait à se questionner et nous voyions apparaître des « pourquoi ? ». Passage si important où l'enfant est devenu acteur et commence à s'interroger sur le résultat de ses actions.

 A partir de mars, Lucie commençait à faire des liens entre les séances, proposait des idées, en refusait d'autres . Elle sollicitait le regard que ce soit celui des chiens, de ses camarades ou le nôtre.

« j'ai une idée » « regardez-moi »

Elle trouvait seule un petit miroir posé dans un pot à crayon sur le bureau et se regardait. Elle était plus à l'aise avec Eskimo, était fière de réussir certaines choses avec lui, le félicitait.

Elle se comparait à lui « il a des grosses oreilles, moi aussi »

Elle lui parlait « dis oui », « regarde fais comme moi »

Elle lui racontait des choses.

Lors de la dernière séance, elle souhaitait rester face au chien, ne se préoccupait que de lui, avait instauré un lien très fort avec Eskimo.

Nous remarquions en cette fin de prise en charge que son langage se structurait, elle parlait avec de petites phrases pleines de sens et ajustées aux situations. Sa parole devenait compréhensible.

 

Deuxième année, d'octobre à mai :

Elle était radieuse quand elle retrouvait Eskimo, cherchait son regard, le réveillait s'il dormait pour qu'il la regarde, était en recherche d'exclusivité.

« C’est moi ! ».

Mais très vite, elle quittait cette attitude et commençait à s'inquiéter pour lui. Elle demandait : « il boude ? » « il fait la tête ? »

Elle cherchait une relation de cause à effet.

Sur le cahier photos, elle continuait à se regarder mais regardait les autres aussi.

Ses petits scénarios (dans le temps du jeu avec sa figurine chien) s'étoffaient, elle devenait pertinente, pouvait répondre aux questions des autres.

Elle disait beaucoup de mots d'amour tant à Eskimo qu'à Maline , reprenait les surnoms affectueux donnés par Sylvie à ses chiens.

Elle commentait ce qu'elle voyait, reprenait une camarade qui parlait d'elle- même à la troisième personne.

 Elle s'affirmait, pouvait se faire obéir par les chiens maintenant. Elle cherchait à se surpasser : ce qu'elle ne réussissait pas à faire lors d'une séance, elle cherchait à le faire la séance suivante.

Elle disait : « regarde tout le monde, je suis belle », « moi et le chien on attrape ça »

Elle commençait à jouer avec la sonorité des mots et s'en amusait.

 Lors de la dernière séance avec Eskimo, pour la photo souvenir, elle allait d'elle -même reprendre le miroir, l'utilisait pour sa figurine et se faisait photographier avec Eskimo, sa figurine et le miroir.

 Dans la lettre qu'elle écrivait à Eskimo lorsque le groupe était fini, elle lui disait :

« merci Eskimo, au revoir, merci, tu es gentil ! ».

Au sein de l’IME, tout le monde pouvait constater son évolution. Elle était désormais présente aux activités proposées et à la vie du groupe. Sa parole devenait plus compréhensible et en tous cas ajustée aux situations vécues. Les apprentissages scolaires lui devenaient accessibles.

Mais que s'est-il passé qui a permis à Lucie d'évoluer de cette façon ?

Une présence, un regard mais pas n'importe lequel… : celui d'Eskimo, un regard profond, d'âme à âme, sans jugement, sans attente, sans pression. Et dans ce miroir-là, elle a pu enfin commencer à se voir, à s’identifier, à se reconnaître et pour finir, s'individualiser. Elle a été acceptée telle qu'elle était et a pu aimer et se sentir aimée. Tout cela dans des échanges non verbaux et dans la magie du non-dit ! A partir de là, sa pensée et son langage se sont ouverts parce que son corps prenait un ancrage dans le réel. Elle s'est sentie devenir « actrice », pouvant faire partie du monde et en explorer les outils. Le langage étant l'un deux.

Bien sûr, nous avons assuré le cadre, la continuité, des exercices d'orthophonie mais le déclencheur, sans nul doute, a été la présence d'Eskimo dans sa simplicité agissante. Puis la complicité avec Maline dans son activité joyeuse.

MC Noblet, orthophoniste

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