La médiation canine, qu'est-ce que c'est ? par Karine Balestro, titulaire du D.U RAMA
Je suis éducatrice spécialisée. J’accompagne de nombreuses personnes en détresse, notamment les adolescents. La médiation canine est un outil singulier d’autonomisation relationnelle. Il aide la personne à devenir elle-même, à s’exprimer, à prendre confiance en s’affirmant…Je suis titulaire des diplômes officiels en éducation spécialisée, Éducation canine et relation d’aide par la médiation animale.
Passionnée par les animaux et notamment les chiens, j’analyse les interactions, signes de bienêtre et indicateurs de gêne (appelés « signes d’apaisement ») qu’ils émettent entre eux. J’étudie ainsi la façon dont les chiens utilisent les codes canins. Je m’intéresse, également, aux interactions entre l’homme et le chien, en respectant, au mieux, le répertoire naturel des comportements que chacun propose. Je me sers de la médiation canine pour apprendre aux jeunes à se positionner dans la relation avec l’autre. Je mets en relation des jeunes et des chiens aux parcours respectifs chaotiques et émotionnellement difficiles.
Apprendre au jeune à entrer en relation respectueusement :
On ne s’impose pas au chien. On le respecte en intégrant des règles de savoir vivre, « l’art et la manière » pour lui donner envie d’entrer en contact avec l’homme. Saïan, l’un de mes chiens (l’Alpha), primitif de race nordique, se laisse approcher difficilement. Il a besoin d’un laps de temps pour savoir s’il peut ou non faire confiance à l’homme. Son évaluation comportementale dit « a besoin d’un apprivoisement réciproque humain par rapport à lui. Caractère primitif et solitaire ». Je me suis appuyée sur cette caractéristique pour travailler la mise en relation des jeunes avec lui. Quand un jeune me demande s’il peut le caresser, je lui réponds en souriant « c’est à lui qu’il faut poser la question ». Le jeune ou l’enfant me regarde, étonné mais intrigué, en me demandant comment faire.
La méthode et mon raisonnement sont simples : une relation se tisse à deux. L’enfant souhaite caresser le chien mais est-il d’accord au moment où l’enfant le souhaite ? C’est là tout le principe de la rencontre et de toute relation mutuelle. Le jeune se baisse, s’accroupit, adopte une posture corporelle ouverte d’accueil (bras ouverts, position d’humilité donc pacifiste et généreuse) et appelle le chien par son nom, avec enthousiasme et sincérité. Soit le chien vient, soit il refuse de venir. J’apprends ainsi aux jeunes que dans la vie, la relation avec l’autre est similaire. Vouloir caresser directement un chien sur la tête, en se tenant droit, en le prenant ainsi de haut, dissuade le chien d’entrer en lien car cette attitude « prétentieuse » aux airs supérieurs tend plus à le faire fuir.
Cette méthode naturelle permet d’aborder l’entrée en lien avec les personnes et d’initier les jeunes aux codes sociaux. Les jeunes comprennent vite l’esprit de cette méthode. Il la nomme « respect » et « politesse ».
Initiation à la frustration et à la communication :
Quand le chien refuse de s’approcher alors que le jeune aimerait le caresser, que se passe-t-il ? L’enfant ou l’adolescent se sent frustré, parfois rejeté et affecté. Je pars de cette émotion pour échanger avec lui. La frustration et la limite sont primordiales dans l’apprentissage de l’autonomie. Je demande au jeune si il a toujours envie de répondre ou de discuter quand une personne vient le solliciter (ex : le matin quand il vient tout juste de se réveiller). Il me répond « Ça dépend des moments ». Je lui explique simplement « Pour le chien, c’est pareil ». La relation se partage. Deuxième question : « Est-ce que cela veut dire que tu n’aimes pas la personne ? » Il me répond « non, c’est juste que j’ai pas envie de lui parler à ce moment-là ». L’autonomie passe par l’apprentissage de l’échange donc du lien et de la prise de risque qu’il suppose. On prend le risque du refus, de la déception. Ces émotions font partie de l’arc en ciel de la vie émotionnelle.
Laisser les relations se tisser et les comportements naturels s’exprimer dans un cadre sécure pour les jeunes et les chiens du grain de blé :
J’initie les jeunes à l’éducation et comportementalisme canins. Je ne suis pas « dresseuse » de chien. Il n’y a pas de « assis ! », « couché !», « pas bougé ! » ou « au pied ! » dans mes séances. J’observe le chien. Je le mets en situations inédites avec son maître. Je les suis dans leurs habitudes « d’être ensemble », sans intervenir dans un premier temps. Je me base sur le lien donc sur le suivi naturel du chien. Quand un chien se sent proche de l’homme, librement, il le suit naturellement pour aller à sa rencontre, sans qu’aucun rappel verbal ne soit nécessaire. Quand il y a un lien profond, une vraie confiance, il n’y a pas besoin d’artifice (ex : laisse, muselière, collier). Le simple fait de changer de direction avec son corps « aspire » le chien vers soi, appréciant les rapprochements avec l’homme qui lui apporte bienêtre, protection et réconfort. Le chien observe l’orientation des épaules, la direction du regard du maître, son visage (détendu, souriant, accueillant). Je suis juste un révélateur de tempérament et un soutien de lien entre l’homme et le chien. J’essaie de donner les outils à chacun pour qu’ils puissent se comprendre et partager harmonieusement leur vie en tant que partenaires. Je laisse le chien (toujours libre, sans laisse ni collier) prendre des initiatives sans intervenir, tout en restant vigilante. Le jeune répond aux prises d’initiative de l’animal et se positionne à sa manière, dans un cadre sécurisé pour les deux (cadre composé de 3 vecteurs constitutifs: le temps, l’espace et le sens). Mes chiens sont visiteurs, régulateurs et médiateurs (tests). Ils sont « en place ». Ils ont vécu de multiples situations, des séquences existentielles parfois dures (ce sont des chiens issus de refuges) leur permettant de s’adapter justement et clairement aux positionnements de l’être humain qu’ils connaissent très bien. Ils ont une richesse émotionnelle développée due à leur parcours de vie de chien, chaotique.
Aider le jeune à s’affirmer avec assertivité :
Partager une partie de sa vie d’adolescent avec des chiens est une chance pour ceux qui aiment le contact avec les animaux. Les adolescents apprécient leur présence et s’en saisissent à leur mesure, à leur façon. Le partage avec les trois huskies de notre lieu de vie et d’accueil leur ont permis d’apprendre à donner et recevoir de la tendresse, à s’affirmer en posant des limites. Ils ont appris à dire « non » notamment à Mina, la chienne husky, très gourmande, toujours prête à envahir le jeune pour lui « soudoyer » de la nourriture. Ils ont appris à positionner clairement leur corps en adéquation et cohérence avec leur affirmation et ton de voix, sans violence, avec fermeté et respect de l’être sensible qu’est le chien. Il est impossible de tricher avec un animal. Si le jeune appelle le chien en adoptant une posture ouverte mais en ressentant une émotion négative (ex : la colère, l’agacement, l’impatience), le chien l’évitera. Les chiens fuient la colère et la peur, obligeant ainsi le jeune à lui proposer un cadre sécure, calme et bienveillant s’il souhaite l’approcher et créer du lien.
Apprentissage du cadre et de la limite :
J’ai beaucoup étudié et utilisé les comportements du chiot avec sa mère, le processus de sevrage (alimentaire mais aussi psychologique), les différentes périodes d’évolution (imprégnation, exploration, aversion, familiarisation, socialisation) et fait un parallèle avec l’enfant et l’adolescent. Depuis que j’utilise ce support, je laisse toujours l’adolescent prendre la place qui lui revient en diminuant mes interventions verbales, en développant mon écoute, mon sens de l’observation. J’ai appris à éviter les orientations intrusives qui empêcheraient les deux êtres, de présenter respectivement, le comportement naturel qu’ils souhaitent pour provoquer la vraie rencontre, l’authentique. J’ai développé une autre logique. Pour connaître un être, il est important de lui faire vivre des situations inconnues, éviter tout conditionnement, en lui proposant un maximum de situations auxquelles il répondra, par lui-même, en s’ajustant aux différents éléments de l’environnement. Je peux ainsi noter où le jeune place son « curseur ». Il va passer par un panel d’émotions, à partir desquelles je pourrais l’accompagner dans ses ressentis voire ressentiments.
Je me suis interrogée sur la possibilité d’étudier et d’évaluer les vrais comportements d’autonomies de l’adolescent en dehors de tout « conditionnement » généré par les interventions systématiques, au quotidien, des éducateurs. Plus l’adulte intervient, plus le jeune est conditionné, guidé et orienté. Je me suis rendue compte, grâce à l’étude des comportements des chiens et des chevaux que l’adulte stoppe souvent le jeune en cours de comportement ou de discussion, voire avant qu’il prenne une initiative, par peur ou appréhensions personnelles et volonté de « contrôle ». Le professionnel prête parfois ses propres intentions au jeune. Celles-ci sont fondées sur ses propres projections, liées à son parcours personnel. Or, ce comportement naturel avait initialement une trajectoire, celle que lui prédestinait son jeune auteur. Seulement, intervenir en cours de comportement le fait ainsi dévier de sa trajectoire originale. On peut être agréablement surpris en laissant le comportement naturel s’exprimer jusqu’au bout, sans volonté de le contrôler. Les jeunes et les animaux m’ont appris la justesse, la patience, le calme. Quand on les observe, sans intervenir, on se rend compte que toutes leurs postures et interactions ont une utilité pour eux. La chienne laisse les chiots explorer. Elle leur apprend la kinesthésie en les prenant dans sa gueule, la propreté en les léchant, à manger, boire, l’inhibition de morsure mais, toujours en laissant le chiot adopter son comportement jusqu’au bout afin d’évaluer ce qu’elle doit sanctionner ou non. Une limite existe : le danger pour lui et le groupe. S’il mord trop fort en jouant, la mère sanctionne et fait en sorte de lui faire sentir la pression de mâchoire adéquate et dosée. Je me suis rendue compte que, pour les jeunes et leur accompagnement, beaucoup de situations s’avéraient similaires. Notamment sur deux registres, celui de l’écoute et celui de l’observation. Il arrive que l’adulte coupe les ailes du jeune, sans s’en rendre compte, alors que ce dernier souhaite développer son autonomie en tentant une nouvelle expérience. Un adulte n’est pas forcément là pour fixer des repères (conditionnement) mais pour apporter un cadre sécure (émotions positives) au jeune fragilisé et ébranlé. La seule limite ? La vraie mise en danger pour lui et son entourage.
Tout comme le jeune chien pour qu’il apprenne, je mets le jeune dans un maximum de situations d’apprentissages. Je « nourris » son cerveau à un moment où il est en pleine effervescence. Le cortex de l’animal est trop rudimentaire par rapport à celui de l’homme pour faire de la psychologie, construire une bombe atomique ou composer du Mozart. Cependant, le chien a quand même un cortex frontal qui lui permet de choisir une issue face à plusieurs solutions possibles. L’animal sera en capacité de choisir la plus simple, moins dangereuse s’il a été suffisamment mis en situation de « choisir », la plus adaptée pour lui et le groupe. Pour devenir autonome, le jeune adolescent va apprendre de la même façon, à apporter ses propres solutions face à des situations nouvelles auxquelles il devra répondre par des actes et des paroles assumés. Pour accompagner un jeune vers l’autonomie, il est important d’évaluer ses capacités et pour les évaluer au plus juste, il est primordial de le laisser prendre des initiatives, même malheureuses jusqu’au bout, en restant garant d’un cadre bienveillant. Comment les connaître et les découvrir autrement pour les accompagner sur le chemin de l’autonomie ? Le lien avec les chiens et leurs nombreux moments de partages mettent en lumière le travail éducatif à mener…Un chien médiateur dégage de l’apaisement que si, lui-même, est apaisé. Le maître doit ainsi l’élever dans des conditions favorables (balade, rencontres multiples avec des congénères, découverte de toute sorte d’humains, adaptation à de nombreuses situations nouvelles, pouvoir manger de l’herbe, du crottin, se rouler dans la boue, aboyer, jouer, manger des excréments humains et j’en passe dans le répertoire de comportements naturels du chien…) ! Il est important d’aimer le chien pour ce qu’il est et non pour ce que nous aimerions qu’il soit ou devienne….
Karine BALESTRO